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Faut-il être un héros, une personnalité au caractère bien trempé pour vivre la non-violence ?

« Qui se sent capable de tendre l’autre joue en toutes circonstances ? Les uns pensent que c’est lâche, les autres, à l’inverse, considèrent que c’est une forme d’héroïsme qui est hors de leur portée. D’autres pensent à leurs enfants qui reviennent de l’école après avoir assisté à une bagarre. Doivent-ils leur conseiller de « tendre l’autre joue » ? Frédéric de Coninck répond à nos questions autour du thème de son livre Tendre l’autre joue ? La non-violence n’est pas une attitude passive.

La non-violence est-ce que c’est possible de la vivre ?

Il y a des exemples bien connus de personnalités comme Gandhi ou Martin Luther King qui l’ont vécue. Donc, bien sûr, c’est possible. Mais est-ce qu’il faut être un héros, ou une personnalité au caractère bien trempé pour la vivre ? Est-ce que c’est à la portée de tout un chacun ? C’est là une question plus délicate.
En fait, ni Gandhi, ni Luther King, ne sont venus à la non-violence du jour au lendemain. Cela a été une affaire d’apprentissage et de mûrissement progressif d’une conviction qui s’est forée au cours du temps. On néglige souvent le temps d’apprentissage, de réflexion, de mise à l’épreuve, de retour d’expérience que nécessite la pratique de la non-violence.
Il existe, aujourd’hui, nombre de groupes et d’individus qui en vivent, au moins, des fragments. Il est intéressant de se mettre à leur écoute et de leur demander comment ils font. C’est un des buts de ce livre de restituer les grandes lignes de leurs expériences et des enseignements qu’ils en ont tiré.

Est-ce que ce n’est pas limité à des relations privées ?

Il est certainement plus facile de vivre la non-violence dans des relations privées. Et pourquoi ne pas commencer par là : avec notre conjoint, nos enfants, nos proches, et puis aller un peu plus loin : avec nos frères dans l’Eglise, avec nos collègues de travail, avec nos voisins.
Si on veut rentrer dans le domaine de l’action publique cela nécessite une organisation. Il faut alors rejoindre des groupes constitués. Il y a aujourd’hui des professionnels de la médiation, des groupes de chrétien de différentes confessions qui pratiquent la protestation publique non-violente, des associations militantes diverses : c’est dans le cadre de tels groupes que l’on peut mettre en œuvre ces principes au-delà de relations de proximité.

Donnez-nous des exemples de lieux où cette démarche est vécue et marche.

On peut commencer par des exemples banals, mais auxquels nous ne pensons pas tout de suite. La démocratie est, par exemple, un vaste système de traitement des désaccords et des divergences d’intérêt de manière non-violente. On peut en dire autant du syndicalisme.
Il existe, en France, un réseau d’enseignants qui enseignent à des groupes d’élèves à gérer leurs conflits, dans le cadre de l’école, de manière non-violente.
En périphérie des tribunaux il existe des médiateurs qui permettent de gérer un conflit sans contrainte par corps : médiation pour les affaires de divorce, médiation pour les conflits de voisinage.
Il y a même des pratiques qui essayent de renouer des liens après des crimes et même des guerres civiles. Le mouvement « vérité et réconciliation » en Afrique du Sud a permis une sortie de l’apartheid moins violente.
On peut, aujourd’hui, se former à la résolution non-violente des conflits ordinaires et quiconque a suivi une telle formation peut en mesurer l’efficacité.

Comment ne pas être naïf ?

Avant de se lancer dans une démarche non-violente, il faut se demander ce que l’on est prêt à perdre. Jésus était prêt à perdre sa vie. Notre amour pour les autres ne va pas forcément jusque là ! Mais on peut être prêt à perdre la face, à perdre de l’argent, à perdre un combat ou que sais-je ? C’est à partir de là que se construisent les engagements non-violents conséquents. Tout le reste, en effet, est de la naïveté.

Peut-on vivre sans forces de police ?

Non, mais toute société doit s’interroger sur le besoin qu’elle a d’agir par la répression.
A court terme la question ne se pose pas : il faut bien intervenir. Mais à long terme il y a des choix de société qui incitent plus ou moins, les citoyens à être violents. L’action non-violente, de ce point de vue, questionne les choix de long terme d’une société et peuvent l’amener à moins recourir à la répression et à y recourir d’une manière différente. Ensuite la manière dont on essaye (ou non) de réinsérer celui qui a commis un crime ou un délit et aussi une question cruciale et souvent mal traitée.

Pourquoi certains courants protestants comme les mennonites ont choisi de suivre des principes non-violents tandis que d’autres chrétiens n’en font pas forcément une priorité ?

La vérité oblige à dire que l’on a utilisé le christianisme pour justifier à peu près n’importe quoi : l’esclavage, le fascisme, le socialisme, la féodalité, la république, l’enrichissement, la pauvreté, la recherche pétrolifère, l’écologie, etc. C’est à chacun de se mettre devant Dieu et de se mettre sérieusement à l’écoute de l’évangile.
J’ai argumenté dans ce livre pour montrer comment j’avais entendu ce message comme un appel à vivre de manière non-violente. A chacun, ensuite, de se forger son opinion et de faire ses choix.

, Frédéric de Coninck, éditions Farel,  2012